Parce qu'il m'a touchée ...
Ce matin, au gré de ma tournée, je me suis posée dans le jardin du Luxembourg et mes yeux sont tombés sur lui. Il m'a rappelé beaucoup de choses et j'en ai deviné d'autres.
Ce qui fait que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire ...
" Il était assis discrètement sur un banc, le dos voûté de celui qui ne veut importuner personne. Son costume gris un peu grand pour ses épaules décharnées mais qui avait fait de lui un homme actif, pendait légèrement, s'affaissant sur ses grosses chaussures noires.
Depuis maintenant 50 ans, le rituel était immuable. Tous les jours de sa vie, entre 11h et 11h30, il s'accordait la pause de sa journée; chose futile mais à laquelle il se raccrochait, la fin se faisant sentir. En sortant du bureau, il allait d'un pas tranquille jusqu'à "son" banc.
Face aux courts de tennis du jardin du Luxembourg, il profitait du spectace tout en savourant son repas frugal. Le bruit des raquettes fendant l'air pour venir frapper la balle lui rappelait inlassablement un passé victorieux où la vie lui souriait encore, où tout était encore possible.
Là, il disposait à sa droite sur le banc ses deux sacs en plastique. Comme s'il dressait une table, il sortait sa serviette en tissu à carreaux gris et la déposait sur ses genoux. Puis il sortait et mangeait peu à peu ses sandwichs, préparés et emballés par ses soins la veille.
Son allure d'un autre temps, bien à l'abri sous les tilleuls, passait inapperçue et cela lui convenait. Il avait l'impression de regarder par le trou d'une serrure, contemplant la vie sans qu'elle le regarde.
Les pigeons, pas du tout inquiétés par sa présence, restaient près de lui, attendant patiemment son départ et les miettes laissées consciemment à leur attention.
Pour le spectateur averti, celui pour qui les choses silencieuses sautent aux yeux, il apparaissait tel un grand-père poussièreux mais propre sur lui, dont les yeux inquiets et tristes semblaient emplis de larmes délavées.
On imaginait aisément son quotidien de veuf dans un vieil appartement du 6e, refusant toute aide extérieure mais se désespérant de ne plus avoir de vie sociale.
La semaine encore rythmée par le bureau et ses pauses-déjeuner, et les weekends entre les menues corvées ménagères et le repassage de ses chemises amidonnées, seul, debout dans ses souvenirs.
C'est dans cette petite demi-heure, entre 11h et 11h30, que la vie semblait le rencontrer enfin, elle qui l'avait délaissé plusieurs années auparavant.
Comme une couverture chaude connue depuis toujours, il s'efforçait de garder intactes chaque habitude, chaque sensation afin de vivre perpétuellement dans le souvenir d'un temps heureux.
Et assis là, sans rien demander à personne, il était un peu le grand-père de tous ceux présents autour de lui, le lien vivant du passé mais qu'on ne remarquera que quand il ne sera plus là."